Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
CRAZYPROF

Potentiel évoqué 3 La balançoire

4 Juillet 2014, 09:44am

Publié par crazyprof

small-potentiel-evoque-3-balancoire.jpg

Le vent faisait grincer la chaîne de la balançoire sur laquelle il était assis dans ce jardin des plantes. Les allées du parc, bien ordonnées, rectilignes, faisaient contrepoint au désordre dans sa tête.  Il devait d’ailleurs faire peur : les enfants, pourtant nombreux en ce vendredi  juste  après la sortie de l’école, lui courraient autour mais ne s’approchaient pas.  . Il lui restait une heure… son train arrivait dans une heure et d’ici là, il devait avoir pris sa décision, savoir quoi lui dire.

Il la revit, elle, assise sur cette même balançoire, la première fois où elle était venue passer le weekend, la première fois où ils avaient été un couple. Il revit  la mèche de cheveux qu’elle avait l’habitude de mâchouiller sans s’en rendre compte quand elle était nerveuse. Il l’aimait mais il allait lui faire du mal. Quoi qu’il fasse il allait lui faire du mal. Ses sentiments à lui importaient peu, il l’aimait et voulait la préserver, elle. Il n’avait pas dormi et devait  ressembler à un drogué. En fermant les yeux il sentit son parfum vanillé, l’odeur du creux de son cou. Il ne pouvait plus sentir une crème brulée sans penser à elle.

La balançoire gémissait sous son poids, il se sentait lesté  par son secret. Il entendait encore les mots du médecin : « je suis désolé mais au vu de votre dernière prise de sang et de l’état de vos poumons, vous êtes passé dans la phase active de la maladie. Il faut donc vous préparer à tout. Nous nous battrons contre chaque affection opportuniste mais au final, nous n’avons pas grand-chose à vous proposer. Il serait sage de le dire à vos proches. Et de rester avec nous  pour qu’on vous prenne en charge aujourd’hui même.» 

Quand il avait été testé positif, il s’était dit qu’à son âge, on ne mourrait pas, que la science allait trouver. Deux ans plus tard et après sa rencontre avec elle, il se disait que la  vie était vraiment une s***, qu’elle lui claquait la porte de l’avenir  au nez.

Il ne voulait pas que l’horizon disparaisse pour elle aussi. Elle l’aimait malgré sa séropositivité qu’il ne lui avait jamais cachée. Elle avait accepté les précautions, les petites contraintes. Elle était optimiste. Il ne voulait pas qu’elle le regarde mourir à petit feu. Ses souvenirs devaient être des mots d’amour, de la tendresse, pas la souffrance, l’amertume et la mort.

Quand elle était repartie trois jours plus tôt, il allait bien, puis tout avait basculé en une journée. Et là, il espérait l’heure de son train tout en la redoutant et avait dû négocier quelques heures de délai avant son hospitalisation.

Il regardait les enfants qui criaient, insouciants et voyait le petit Adrien qui ne verrait jamais le jour. Las, au bout de ses émotions, il prit une décision : puisqu’il fallait la quitter, il fallait le faire proprement, de façon qu’elle ne le regrette pas et qu’elle refasse sa vie. Elle n’avait que vingt et un an et une vie à faire. Il se leva brutalement, et parti presque en courant vers la gare et le quai sur lequel il allait l’achever. En pénétrant dans la gare, il consulta rapidement les panneaux : oui, le train était à l’heure, oui, elle avait un train de retour dans une heure et quelques minutes…

 

Vingt minutes plus tard, une femme hagarde pleurait sur la balançoire. Elle se repassait en boucle ses mots : « Je suis désolé, tu ne peux pas rester, je suis retourné à mes anciennes amours : j’ai rencontré un homme et c’est fini entre nous. Je ne t’ai pas menti, je t’aime mais pas assez. Je me suis menti à moi-même. » Elle tente de se calmer, elle a eu besoin de revoir cette balançoire où il l’avait embrassé pour la première fois. D’ici cinq minutes, elle va se lever, trouver une cabine téléphonique et appeler sa meilleure amie. Et elle va prendre un train en sens inverse, espérant ne pas être seule cette nuit, que sa meilleure amie, sa presque sœur pourra venir la chercher...

« Potentiel évoqué est un projet proposé par le blog Papa Panique. (La photo « La balançoire » vous est gracieusement proposé par leblog Des Mots et moi.

 

http://papapanique.com/2014/05/potentiel-evoque-3-la-balancoire/ 

 


Commenter cet article

Carene 09/07/2014 16:56

J'ai lu et j'ai beaucoup aime !!! Tu as du talent. Les emotions sont palpables et tu sais combien j'aime que les mots procurent de l'emotion !
J'espere te lire souvent !

crazyprof 09/07/2014 18:07

Merci Carene, ça me touche énormément, surtout que seuls des proches m'avaient donné leur avis. Et j'espère moi aussi réussir à tenir la distance!